LA TRIBUNE

Entretien avec Emile Le Bihan à propos de son mémoire Après l'esport spectacle : cultures amatrices et atitudes sportives

26.09.26

Diplomé.e ESAD Orléans, promotion 2026

Quel est le sujet de ton mémoire ?

Mon mémoire porte sur les pratiques amatrices de l'esport. En lieu et place des messes sportives hautement médiatiques, ce manuscrit s'intéresse à l'ordinaire de l'esport : celui qui se joue tous les jours sans faire spectacle. Dans le calme du salon, le vacarme d'une LAN ou sous les lumières blafardes des rames de métro. Cet ordinaire compose en fait son propre faire-société, que l’on peut appeler champ social : un domaine d'activité humaine doté de ses codes visuels, langagiers, techniques et formes de rétribution. Mon texte s'ouvre ainsi sur un historique technique et politique de la construction du champ, suivi d'une analyse approfondie de son fonctionnement : régimes de visibilités, modalités d'accès, formes d'appartenance mais aussi d'exclusion - culture gamer oblige. Le mémoire se poursuit sur une reflexion tout autant philosophique que sociologique des modes de gouvernance "par le bas" présentes dans ce faire-société unique à bien des égards. Il y est notamment question d'interroger le rapport éditeur-joueurs, qui n'est jamais sans conflits. Il trouve sa conclusion dans des pistes de recherche : entendant combler un vide criant de la recherche (artistique et scientifique) française, alors même que nos voisins scandinaves et américains ont investi le sujet depuis déjà deux décennies.

Comment ton intérêt s'est-il porté sur ce sujet  ?

C’est un sujet personnel puisque je suis moi- même joueur, d’aussi loin qu’il m’est donné de me rappeler. Les jeux vidéo et la culture de l’informatique à laquelle ils m’ont introduit ont largement contribué à construire la personne et le designer que je suis. Je n'ai pas toujours osé avouer publiquement être un joueur de jeux vidéo dans ma vie de jeune adulte. Persistent encore aujourd'hui en France un tas de préjugés autour de cette culture : inaptitude sociale, misogynie, propreté discutable. Certains ne sont pas démérités. Les cultures numériques étant trop intégrales à ma personne et à mon cursus à l'esad Orléans, j'ai eu assez tôt fait d’investir mon travail de designer de mes expériences de gamer. D'abord dans ma troisième année de DNA puis à l’occasion de mon DNSEP où mes recherches ont été accueillies avec beaucoup d'enthousiasme par le corps enseignant.

Peux-tu nous parler de ta méthodologie de recherche ? (pratique de terrain, réalisation d'entretiens, collecte, objets observés… etc)

Ma méthodologie a principalement consisté à trouver d'abord les ouvrages et auteurs·ices qui font référence dans la recherche en sociologie autour du sport et de l’esport (Bourdieu, T.L. Taylor, Henry Lowood…). De là, il s’est agi de piocher dans les bibliographies des différents livres pour trouver d’autres lectures : essais, articles de recherche…Il y a aussi bien sûr les précieux apports en références de mon tuteur Emmanuel Cyriaque, qui ne traitent pas formellement de mon sujet mais en permettent une lecture toute particulière. Je pense à L’invention du quotidien de Michel de Certeau, le théâtre de l’opprimé de Boal, Qu’est-ce que le digital labor de Dominique Cardon. À ne pas négliger non plus, l’utilisation d’outils IA afin de trouver des lectures qui m’auraient autrement échappé. J’ai notamment découvert par ce bias la revue universitaire norvégienne Eludamos (pour laquelle je ne taris pas d’éloge) dont les apports théoriques et observationnels ont été ô combien cruciaux.

Est-ce-que ton processus de recherche s’est traduit dans la conception graphique de ton mémoire ?

Bien sûr, tout d'abord il y a le refus d'utiliser des images liées de près ou de loin à la compétition professionnelle. L’iconographie est quasi exclusivement composée d’images produites par des amateur·ices et partagées sur Twitter et Reddit. La constitution de celle-ci est le fruit de plusieurs mois de « bookmarking » de posts en tous genres. Ces images ne sont pas tant un habillage visuel qu’un discours par l’image, qui est appelé à répondre aux propos que je développe à l’écrit. Aussi, tous les mots et expressions spécifiques au champ du jeu vidéo sont traités en Badger, une typographie différente de la typographie de corps (Early Sans). C’est un choix double : qui doit dynamiser une mise en page textuelle que j’ai voulue sobre, et mettre en exergue le lien entre linguistique et appartenance aux cercles gamer. Enfin, ce manuscrit étant relativement long et porté sur la théorie, le choix de sa forme est venu de publications très orientées, texte : Real Review, Idoine…

Quel influence ton mémoire a-t-il eu sur ton projet de diplôme ?

Mon mémoire esquissant une liste assez généreuse de pistes de recherche, il a naturellement conditionné les projets que j’ai présentés lors de mon diplôme. Les passages où j’y traite de l’âpre compétitivité des joueur·euses et du speedrun ont abouti à une installation vidéo qui me montre en train de devenir champion du monde de speedrun VR de la Visite Virtuelle de l’Assemblée Nationale. Les lignes où je présente le travail de Berthille Bak m’ont conduit à dresser une cartographie d’insultes sur League of Legends, un reportage photographique et une édition en co-création avec ma mère. Le volet sociologique de mon mémoire a nourri une installation de sprays issus de Counter-Strike ainsi qu’une une fresque murale dédiée au serveur 2b2t (les deux projets traitant de la construction des mémoires par les communautés).

Poursuis-tu encore un travail de recherche ?

Pas à l’heure actuelle. Cependant le travail d’écriture réalisé pour mon mémoire, pour lequel j’ai pris beaucoup de plaisir, est amené à être enrichi car je vais continuer de collaborer avec mon ancien tuteur théorique sur de nouveaux textes. J’ai aussi à coeur de donner à mon mémoire une version web en bonne et due forme, traduite d’abord en anglais puis en coréen. Pourquoi pas une partie blog sur mon site web aussi.

Peux-tu définir l’impact de ton mémoire sur ta pratique graphique aujourd’hui ?

Je dirais que l’impact de mon mémoire sur ma pratique graphique actuelle est relativement modéré. Il est mon premier effort sérieux d’édition textuelle imprimée et m’a amené sur des terrains par la suite plus expérimentaux. Cependant je ne dirais pas qu’il a fondamentalement changé mais plutôt renforcé ma philosophie de création : légèreté, transparence, épure inconditionnelle.